Divers – 1 octobre 2016

Chemsex – une nouvelle tendance dans la sous-culture gay des grandes villes

Le terme de chemsex (connu aussi comme «Party and Play» abrévié PNP) désigne une pratique de la sous-culture MSM qui consiste à avoir des rapports sexuels sous l’influence de substances psychoactives. Cette pratique a pour la première fois fait l’objet d’une étude approfondie, l’étude Chemsex, menée dans certains quartiers de Londres comme Lambeth, Southwark et Lewisham 1.

On trouve des scènes de chemsex similaires dans d’autres grandes métropoles européennes, mais elles sont moins connues que celle de Londres. Le chemsex se pratique par exemple dans les sexclubs, saunas, backdoors mais aussi — sur rendez-vous pris via des sites de rencontre — dans des salles privées. Des apps facilitent prise de contact, mais aussi vente de drogue, depuis le Smartphone. Les participants sont généralement des MSM de 20 à 60 ans. La tranche d’âge la plus représentée est celle des 30 à 50 ans.

Des substances stimulantes et désinhibantes

Sont utilisées dans la plupart des cas des substances psychoactives telles que cristal meth (méthamphétamine), GHB/GBL (acide gamma hydro butyrique, resp. gamma butyrolactone), méphédrone 2 (4-méthylméthcathinone) et dans une moindre mesure, cocaïne et kétamine. Toutes ces substances – hormis la kétamine – ont un effet stimulant, augmentent la pression artérielle, accélèrent la fréquence cardiaque et génèrent une sensation euphorique et désinhibante. Elles renforcent également chez certaines personnes l’excitation sexuelle et induisent une tendance à prendre plus de risque. L’influence de ces drogues désinhibantes se traduit souvent par l’acceptation de rapports sexuels non protégés et avec des partenaires divers pouvant se prolonger des heures durant, voire tout un week-end. Et comme ces substances tendent à inhiber l’érection, des stimulateurs tels que le viagra sont souvent pris en parallèle. Les poppers 3 sont à présent des drogues standards (plutôt inoffensives) et ne sont donc pour cette raison pas mentionnées dans l’étude.

Conséquences physiques, psychiques et sur la vie (amoureuse)

La consommation régulière de substances psychoactives génère des dommages somatiques et psychiques irréversibles. L’effet désinhibant de ces substances s’accompagne d’une augmentation du risque de transmission du VIH et de l’hépatite C ou d’autres infections sexuellement transmissibles. A quoi s’ajoutent les risques de surdosage (lors de mélanges de différentes drogues également), de dépendance et d’autres conséquences négatives sur la santé. Le spectre s’étend des troubles physiques et psychiques aux problèmes sociaux et interpersonnels pouvant impacter négativement la vie sociale et la dynamique relationnelle, dans les sphères tant privée que professionnelle. Dépression, paranoïa, angoisses, agressivité, crises de panique, crampes et perte de connaissance en sont souvent les conséquences. On déplore même à ce jour quelques décès. Ce phénomène va de pair avec un vaste marché de production et de distribution des drogues utilisées, interdites dans la plupart des pays. Les doutes fréquents concernant leur qualité et leur pureté sont liés à des risques supplémentaires pour l’utilisateur.
Il est difficile, une fois habitué à des pratiques sexuelles sous les effets de la drogue, de trouver une satisfaction avec d’autres pratiques. Le sexe sous l’influence de drogues psychoactives tient plus chez certains à un défoulement instinctif qu’à un plaisir partagé contrôlé et agréable. Il faut à ceux qui cessent de prendre ces drogues un an au moins, avec une psychothérapie, pour espérer retrouver une vie sexuelle plus ou moins normale.
Si certains rapports parlent de bombe à retardement, d’autres incitent à la modération et mettent en garde contre les dangers d’un alarmisme exacerbé. Certains éléments indiquent déjà que le chemsex, comme toute autre pratique sexuelle à risque, pourrait avoir pour effet une nouvelle augmentation du nombre d’infections VIH dans la population MSM. On craint en outre que les adeptes de cette pratique ne ruinent leur vie à long terme. Il a déjà été constaté une hausse des co-infections VIH et hépatite C : 7 pour cent des personnes infectées par le VIH à Londres sont co-infectées 4. La PrEP offre certes une protection contre une contamination au VIH, mais pas contre le hépatite C et les autres maladies sexuellement transmissibles.

Les métropoles: des zones particulièrement sensibles

Si la pratique du chemsex – notamment sous cristal meth et méphédrone – s’est d’abord étendue à Londres, des scènes similaires se sont développées dans d’autres métropoles européennes en même temps que la culture gay. La Suisse ne fait pas exception. Selon une étude de Deutsche AIDS-Hilfe 5, Zurich se place au milieu du classement des métropoles européennes en termes de consommation de GBL/GHB, kétamine, méphédrone ou cristal meth (listées ci-dessous par ordre décroissant):

1. Manchester
2. Londres
3. Amsterdam
4. Barcelone
5. Zurich
6. Madrid
7. Berlin
8. Paris
9. Bruxelles
10. Cologne/Bonn
11. Vienne
12. Rome

En termes de consommation de cocaïne, Zurich vient en troisième position après Anvers et Amsterdam, Bâle et Genève occupent respectivement les rangs 9 et 10. L‘ecstasy est également fréquemment consommée en Suisse, tandis qu’amphétamines et cristal meth sont plutôt évités 8. Selon l’étude britannique, la consommation est de deux à quatre fois plus élevée dans les soirées sexuelles privées que dans les soirées sexuelles publiques 3. L’étude ne précise pas quelles drogues sont consommées où. Les relevés des eaux usées des agglomérations fournissent aujourd’hui des indications sur l’utilisation des substances psychoactives dans les villes concernées 6. Les relevés mettent à jour une consommation d’ecstasy 4 fois plus importante le week-end que les autres jours de la semaine. En Suisse, la région de Neuchâtel se place par exemple étonnamment en première position pour la consommation de cristal meth, suivie par les villes de Zurich, Bâle, Berne, Winterthur, St. Gall et Lausanne 7.


Le chemsex s’impose comme la pratique «à suivre»

Dans une perspective socio-psychologique, le sentiment d’isolement et de moindre estime de soi joue certainement un rôle. Cette pratique est aussi souvent liée à une homophobie internalisée et un comportement d’addiction incontrôlé – pour l’alcool et le tabac également. Cela conduit beaucoup de gays à fréquenter des lieux où se pratiquent les rapports sexuels anonymes et les mène souvent à une addiction à la drogue, dont ils ne peuvent sortir sans une aide extérieure. Un élément problématique est notamment le fait que dans ces soirées à caractère sexuel, le chemsex s’impose de plus en plus comme la pratique «à suivre» et que les participants se retrouvent poussés, par la pression du groupe, à consommer de la drogue. D’autres causes sont l’exclusion sociale, malheureusement toujours d’actualité, des gays, mais aussi une mutation de la culture gay. Autrefois, les bars et clubs gay étaient généralement avant tout un lieu de rencontre avec d’autres hommes, on échangeait et après seulement — s’il existait un minimum d’affinités et que les profils se correspondaient — on passait à l’acte. Aujourd’hui, dans les saunas, backrooms et sexclubs, on passe immédiatement à l’acte de manière anonyme et instinctive. Les drogues psychoactives empêchent ensuite toute rencontre humaine, alors même que c’est ce que la plupart recherchent à la base.

L’effet à long terme n’est pas «satisfaisant»

L’étude chemsex fait une description marquante des effets sur les utilisateurs: «Une majorité des hommes souffraient de problèmes d’estime de soi ou de confiance en soi sur le plan sexuel et rapportaient pouvoir surmonter (ou du moins dissimuler) ces problèmes de drogue. Si la plupart des participants indiquaient que les drogues augmentaient l’excitation ou l’appétit sexuels, certains mentionnaient y recourir régulièrement parce qu’il leur était difficile, voire impossible, d’avoir un rapport sexuel sans ces substances 6.» L’étude montre que les drogues peuvent exacerber l’expérience sexuelle et permettre d’établir le contact avec d’autres hommes, même si l’effet n’est souvent que de courte durée. La consommation de drogue permet de plus des rapports sexuels de plus longue durée, et ouvre ainsi la possibilité à des relations avec plusieurs hommes ou sur une période plus longue, de même que des pratiques plus variées ou plus osées. Ceux des participants qui choisissent l’injection de drogue, notamment de cristal meth, rapportent que ce type de consommation ouvre la voie à des pratiques sexuelles encore plus extrêmes que d’autres formes d’ingestion. L’étude met également à jour le revers de la médaille du chemsex: «Si la plupart des participants indiquent apprécier l’aventure sexuelle, certains hommes mentionnent leur inquiétude d’avoir outrepassé leurs limites sexuelles et regrettent leur comportement. Bien que la consommation de drogue rehausse l’expérience sexuelle à différents niveaux, la plupart des hommes ont avoué être insatisfaits de leur vie sexuelle. Nombreux sont ceux qui souhaitent une relation à long terme, qui leur permettrait une relation sexuelle plus intime et plus émotionnelle, et jugent que la consommation de drogue ou le contact étroit avec des réseaux d’hommes pratiquant le chemsex ne peuvent y mener 9.»

Approches pratiques de prévention

Il est nécessaire d’informer clairement ceux qui le pratiquent des conséquences du chemsex. Les auteurs de l’étude recommandent toutefois de renoncer à une campagne de marketing social sur les dangers du chem¬sex (ni au niveau du Lambeth, Southwark, Lewisham ni à Londres ou à l’échelle du pays) 9. Très peu des défis liés à ce projet sont susceptibles de trouver une réponse adéquate dans une approche de marketing social. L’analyse préconise plutôt la mise en œuvre de toute une série de politiques générales et mesures pratiques de préventions:

1. Nous recommandons la production et la diffusion de différentes sources d’information traitant de la réduction des risques dans la consommation de drogue.
2. Nous recommandons d’assurer l’accès aux hommes gays à des services de consultation ‘gay-friendly’ axés sur la drogue et le sexe. Ces services doivent avoir des compétences dans la gestion des aspects psychologiques de la santé et des dommages résultant du chemsex.
3. Nous recommandons de travailler en collaboration avec les gérants de sexclubs sur l’élaboration de directives et guides de conduite clairs permettant de limiter les dommages.
4. Nous recommandons une coopération structurée (aux plans local, national et international) avec les entreprises et les médias gays (notamment ceux qui mettent à disposition des apps et sites de réseautage), pour débattre, dans le cadre de la responsabilité des entreprises vis-à-vis des utilisateurs de leurs services, des possibilités de mise en place d’une promotion de la santé et d’une réduction des risques.

Offres

Il existe à Londres une offre de conseil et soutien médical extrêmement complète et à bas seuil d’accessibilité. Le Chelsea and Westminster Hospital propose au 56 de la Dean Street dans le quartier de Soho, pour le compte du NHS Foundation Trust, un service médical et psychosocial sous le nom de Dean Street Express (Lien: http://www.chelwest.nhs.uk/services/hiv-sexual-health/clinics/dean-street-express):

«Dean Street Express est conçu pour les personnes ne présentant pas de symptômes qui souhaitent faire un check-up spécifique sur les maladies sexuellement transmissibles. Le service — basé à Soho — utilise les technologies de pointe pour vous fournir des résultats rapides. Ce service n’est disponible que sur rendez-vous. Dean Street Express est adapté à votre cas si vous ne présentez pas de symptômes (que vous n’avez rien remarqué d’inhabituel), que vous n’avez pas besoin de traitement ou que vous souhaitez simplement effectuer un check-up de routine concernant votre santé sexuelle.»

Sont également disponibles plusieurs vidéos explicatives (Lien http://dean.st/films/ ) sur le thème du chemsex.

A Zurich existe la possibilité de faire tester les drogues au Centre d’information sur les drogues (Drogeninformationszentrum - DIZ) (Lien http://saferparty.ch/diz.html). Il est également possible de recourir à l’offre de conseil gay-friendly d’ARUD (http://www.arud.ch/). Le DIZ publie régulièrement sur son site, dans le cadre de son programme complet de réduction des dommages (Harm Reduction Programme) une liste actualisée des drogues psychoactives proposées sur la scène du chemsex (Lien http://saferparty.ch/warnungen.html). Celle-ci contient une illustration de chaque pilule (avec données de couleur, forme et taille) et fournit des indications de composition et de dosage des substances concernées. L’attention est particulièrement attirée sur les effets secondaires liés au surdosage. Cette liste contient notamment les pilules constituant un risque élevé et qui ne doivent par conséquent pas être consommées. Elle vise à alerter dans le cas où ces pilules sont proposées lors d’une soirée.

Hansruedi Voelkle / octobre 2016


1 Voir: http://sigmaresearch.org.uk/files/report2014b.pdf
Une traduction allemande de l’association allemande d’Aide contre le Sida est disponible sous: http://www.hivreport.de/sites/default/files/ausgaben/2014_03_HIV%20report.pdf
2 La méphédrone est une pratique «anglaise» et n’est quasiment pas utilisée hors d‘Angleterre
3 Les poppers sont composés de nitrites d’amyle, nitrites d’isopropyle, nitrites de cyclohexile ou de mélanges de ces substances. Ils ont un puissant effet vasodilatateur (dilatation des vaisseaux sanguins)
Voir: https://de.wikipedia.org/wiki/Poppers
4 Sex and hepatitis C, a guide for healthcare providers.
http://www.chelwest.nhs.uk/services/hiv-sexual-health/professionals/links/ChemSex-Hep-C-Guide.pdf
5 Association allemande d’Aide contre le Sida: HIVreport.de: La consommation de drogue chez les MSM en Allemagne
6 Voir: http://www.eawag.ch/fileadmin/Domain1/News/2014/0527/mm_drogen-abwasser_d.pdf
7 http://www.rts.ch/info/regions/neuchatel/7667119--la-crystal-meth-est-une-bombe-a-retardement-selon-olivier-gueniat.html
8. Tagesanzeiger du 28.5.2014.
9. Quelques conclusions de la traduction allemande de l‘étude Chemsex.